#32 Big Tech everywhere

TikTok, GAFA et multiples recommandations

Bonjour tout le monde,

Comment se passe votre été ? Le mien est beau et ensoleillé. Je vous écris à quelques jours du départ en vacances, et quand vous recevrez cette lettre, je devrais être en vadrouille quelque part dans le sud de la France.

Aujourd’hui, deux sujets à vous proposer :

1/

TikTok d’abord. Que se passe-t-il avec cette app, pourquoi tant de haine en Inde, aux Etats-Unis ? L’application a un succès fou chez les plus jeunes : téléchargée 738 millions de fois en 2019, dont 46 millions de fois aux États-Unis, un nombre d’utilisateurs actifs mensuels estimé à 800 millions, une présence dans plus de 150 pays… le tout alors qu’elle a été lancée en Chine en 2016 et adaptée aux marchés occidentaux par son éditeur ByteDance en 2017.

Plateforme sociale d’un nouveau genre, elle permet à ses adeptes de créer très facilement de courtes vidéos, d’y mettre n’importe quel filtre, d’y coller la musique du moment en bande-son, et son algorithme de recommandation est extrêmement puissant. Bref, elle a su comment se rendre addictive aux yeux des ados du monde entier. Sauf qu’à l’heure où un soft power technologique chinois s’étend sur la planète, certain·es la voient comme une arme de propagande massive. D’autres estiment que tout dépend de votre profil de risque (en gros, si vous êtes un ado, ça n’est pas trop problématique de vous en servir, si vous êtes une dirigeante du CAC 40, c’est moyen). Des fans de K-Pop présents sur TikTok s’en servent aussi pour troller sévèrement Trump, ce qui ajoute à la confusion.

À tort ou à raison, la société est en pleine tourmente depuis quelques semaines. L’Inde, son plus gros marché étranger (119 millions d’utilisateurs actifs en 2019) l’a interdite début juillet, expliquant que l’application pose “une menace à sa souveraineté et à son intégrité”. Si la décision a suivi des heurts à la frontière entre la Chine et l’Inde, elle s’est transformée en croisade de grande ampleur contre les technologies chinoises (275 autres applications sont dans le viseur du régulateur).

Depuis que cet exemple a été donné, le débat fait rage, notamment aux États-Unis, sur l’opportunité de la bannir aussi. Qu’elle soit révolutionnaire ou pas, l’application réunit tous les défauts déjà connus d’autres outils sociaux - diffusion de théories du complot ou extrémistes, fausses informations -, en plus d’être éditée par ByteDance et de devoir obéir aux règles imposées par le gouvernement chinois. Trump réfléchit donc à la possibilité de l’interdire. TikTok se défend en soulignant que les données des internautes américains sont stockées localement, en envisageant de vendre des parts pour réduire le poids de ses actionnaires chinois, et même, tout dernièrement, en proposant aux régulateurs américains de contrôler son algorithme. Cette dernière offre serait quasiment avant-gardiste, si elle se concrétise : un tel contrôle est une demande faite à de multiples entreprises numériques, quelle que soit leur nationalité, mais rarement honorée.

L’autre sujet intéressant, c’est d’observer que lorsque TikTok a été interdite en Inde, sa rivale locale Roposo a enregistré un boom d’adhésion grimpant jusqu’à 500 000 nouvelles inscriptions par heure. Côté économie numérique, on ne s’étonnera qu’à moitié, donc, de voir Instagram faire des pieds et des mains pour séduire les créateurs de TikTok et les attirer sur sa propre plateforme. Oui parce qu’Instagram a allègrement copié l’app chinoise - une pratique habituelle chez Facebook - pour développer sa plateforme Instagram Reels.

2/

À propos de Facebook et de ses pratiques douteuses, parlons concurrence. Mercredi, les dirigeants d’Apple, Alphabet (Google), Facebook et Amazon étaient entendus ensemble par le Congrès américain, pendant près de 6 heures. L’audition devait permettre au régulateur de souligner les similarités entre ces quatre entreprises aux business model pourtant bien différents : en ouverture, le représentant David Cicilline a notamment souligné les “tendances communes et des problèmes concurrentiels similaires” constatés chez les quatre géants.

Les exemples de ces problématiques sont légion, certains ont déjà été évoqués ici : Amazon qui copie les produits de ses vendeurs pour les proposer elle-même, à prix plus bas. Apple qui décide tout récemment de prendre 30% des profits réalisés par AirBnB et ClassPass via ses outils, après avoir constaté que leurs cours en ligne fonctionnaient pas mal. Google qui repousse toujours plus loin les résultats traditionnels sur son moteur de recherche, pour mieux mettre ses propres produits en avant (grosse recommandation de lecture, cette enquête de The Markup, elle est éclairante !). Facebook qui copie les produits de ses rivaux (Snapchat, TikTok) voire les rachète (Instagram).

L’audition visait donc à confronter Tim Cook, Sundar Pichai, Mark Zuckerberg et Jeff Bezos à certains des documents et témoignages récupérés au cours de 13 mois d’enquête. Elle avait aussi un côté historique : c’est la première fois que les quatre dirigeants se sont retrouvés ensemble face au Congrès. Cela dit, si Zuckerberg a pu se montrer un peu gêné face aux accusations de plagiat, et Bezos parfois déconcerté par la raideur des questions, l’impact de cette audition sur les activités de leurs entreprises devrait rester minime : une bonne partie des commentateurs notent que le démantèlement n’a rien d’automatique (il n’a par exemple pas été utilisé contre Microsoft dans les années 90), et que beaucoup de Républicains considèrent suffisantes les mesures anti-concurrentielles déjà présentes dans la loi américaine.

Il était intéressant de noter, d’ailleurs, que la perspective de cette audition n’a absolument pas empêché les GAFA de faire leur shopping de start-ups prometteuses pendant le premier semestre 2020.

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💻 all things tech :

  • Facebook et la gestion des fausses informations : un cas de fake news climatique poussé par l’extrême-droite, vérifiée par l’équipe de fact-checking créée par Facebook… et néanmoins diffusée sans prévenir de la fausseté de l’information. (Popular Information)

  • Anne Borden King a un cancer. Depuis qu’elle s’en est ouverte à ses proches, Facebook ne lui propose que des publicités pour des médecines alternatives. Rien de médical, que de la pseudoscience. (New-York Times)

  • Facebook dit s’apprêter à se pencher sur les biais racistes des algorithmes qu’il utilise. (Technology Review)

  • Le récit du hack de Twitter, par certains des attaquants. Avec dedans quelques motifs de piratage extrêmement geek-adolescents : deux des hackers n’ont quasiment aidé le plus actif des attaquants que pour obtenir des handles Twitter très convoités (“@y”, “@6”, “@anxious”… des handles aux lettres / mots si communs qu’il faut avoir été sur Twitter à ses tous débuts pour prétendre les avoir récupéré honnêtement). Bref, une histoire de street-cred’ en ligne qui a pris une ampleur improbable. (New-York Times)

  • Les chauffeurs Uber veulent l’accès à leurs données personnelles. (Ekker)

  • Si l’IA doit nous aider en temps de crise, nous devons mettre en place une nouveau type d’éthique. C’est à dire l’intégrer en pratique dans les algos que l’on construit plutôt qu’en disserter une fois que le mal est fait. (Technology Review)

  • Distanciation sociale oblige, certain·es imaginent une version numérique du Hadj, le grand pèlerinage musulman à la Mecque, lui aussi bouleversé par le coronavirus. Je me demande si ça remplacerait vraiment ce que les croyant·es recherchent en se rendant sur place. Si vous êtes musulman·e pratiquant·e, ça m’intéresserait beaucoup de lire ce que vous en pensez ! (Le Monde, Wall Street Journal)

📻 côté médias :

📰 Sur des sujets moins numériques, ce mois-ci, je vous propose :

  • “Dire que la vérité scientifique ne dépend pas de l’opinion, ça n’entrave pas la liberté du citoyen. Au contraire.” Jolie prise de parole du philosophe des sciences et physicien Etienne Klein sur le rôle de la science dans la vie publique. (France Inter)

  • Le Guardian a fait une série d’article sur les femmes qui ne veulent pas d’enfant, et c’est chouette de voir le sujet saisi à bras le corps. (Guardian)

  • Super papier sur un type méconnu d’orientation sexuelle, l’asexualité. La journaliste y fait quelques propositions judicieuses, et réutilisables pour bien d’autres thématiques : face à une position/ une idée qui vous paraît inhabituelle, anormale, “analysez votre propre réaction”, “nommez la norme”, et puis cette exhortation : “Nous devrions faire de l’espace pour laisser fleurir certaines idées sous-valorisées”. (The Correspondent)

  • J’ai lu plein de trucs sur Michaela Coel cet été, tellement sa série I May Destroy You me plaît, et quelque soit l’article, cette femme apparaît comme extrêmement stylée. Deux portraits pour vous en convaincre, donc : dans Vulture et dans GQ.


P.S.

Des conseils cultures

Un podcast : Mes 14 ans (sur Spotify, sur Podcast Addict), journal intime des premières expériences sexuelles d’une jeune fille grandie à l’époque de sk8er boi, d’Un Dos Tres et des pantalons baggy. Lucie, la journaliste dont on découvre le journal intime de sa jeunesse, a trois ans de plus que moi, mais ça ne m’empêche pas de retrouver toute une ambiance typique de ma propre adolescence en filigrane de son histoire. Et c’est parfaitement réjouissant.

Une lecture et un film : On the Basis of Sex / Une femme d’exception retrace le parcours de Ruth Bader Ginsburg, brillante avocate qui siège aujourd’hui à la Cour Suprême des États-Unis. Un biopic tout à fait sympathique, dont le visionnage m’a été inspiré par ce très long format. Slate est parti enquêter sur le destin des 9 femmes qui ont rejoint les rangs d’Harvard en même temps que Ruth Bader Ginsburg, en 1959, à une époque où les bancs de la faculté de droit étaient très masculins - ils comptaient 525 hommes, précisément. Cela donne une galerie de portraits passionnants, qui montrent les difficultés comme les réussites de chacune de ces pionnières, et la manière dont elles ont participé à vécu voire fait évoluer le droit.


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À très vite,

— Mathilde

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